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Boris Chassagne

La révolution de la musique en ligne

La vague de dématérialisation de la musique se poursuit et la plus importante révolution sonore depuis le gramophone et la radio prend ses aises avec l’avènement de la musique en continu, gratuite et payante.

La tendance se confirme du moins dans les plus importants marchés : l’écoute de musique en continu prend la pole position de la consommation musicale payante. Le principe est on ne peut plus simple : un abonnement d’écoute illimitée à 9,99 par mois, la moitié si vous êtes étudiants et un accès à quelques 40 millions de titres, sans pub, que vous soyez dans les Amériques ou en Europe.

Avec Spotify qui a été s’abreuver à la bourse américaine en avril 2018 et qui tient la première place parmi les géants mondiaux de la musique en ligne, le modèle d’affaires assume maintenant le risque. YouTube, Apple Music, Deezer, Tidal, Google Play, Amazon Music et d’autres, comme la Fnac ou Qobuz en France, partent à la conquête des consommateurs.

« La musique en continu, c’est plus de 100 millions d’abonnés payants sur la planète »

Spotify, qui occupe le premier rang parmi tous, enregistrait encore pourtant des pertes en 2017 de plus de 350 millions de dollars, malgré une croissance de ses revenus de l’ordre de 38 %. Évaluée par certains manitous de la finance à plus de 19 milliards d’euros et forte d’un lien avec la chinoise Dencent qui en possède 7,5% des parts, Spotify ne semble rien craindre. D’autant qu’on annonce que le marché de la musique en continu pourrait voir son chiffre d’affaires multiplié par neuf d’ici 2025!

Apple Music qui a ouvert son streaming en 2015, soit sept ans après Spotify, semble vouloir mordre les mollets de la belle suédoise Spotify sur le marché américain, selon le Wall Street Journal[1]. Apple Music qui compte en 2018 près de 38 millions d’abonnés payants dans 115 pays, contre 75 millions pour Spotify dans 61 pays en mars 2018! Et Tencent Music, populaire en Asie, est aussi à surveiller, elle qui compterait 15 millions d’abonnées payants et qui semble être tentée de suivre la voie boursière empruntée par son « ennamie » Spotify – amie et compétiteur à la fois – Dencent viserait une entrée en bourse d’ici la fin de l’année sur le marché américain et une évaluation boursière de 25 milliards de dollars. Les enjeux sont de taille et à la clé, la pérennité d’un modèle économique, d’une industrie, qui est étroitement lié à une bonne entente avec les majors du l’industrie du disque et de fait, avec les artistes qu’elle représente et les États qui en légifèrent en partie les modalités.

« Le streaming, moteur de la croissance mondiale du marché de la musique enregistrée » (IPFI)

Le Global Music Report 2018[2] publié par la Fédération internationale de l’industrie phonographique (IFPI) rapporte « qu’entre 2010 et 2015 les ventes mondiales de streaming ont quadruplées. Elles représentent désormais en 2017, 54% des revenus globaux sur les principaux marchés ». Par exemple, les recettes mondiales de Warner Music provenant du streaming ont dépassé celles des ventes de cd!, et au moment où les revenus du téléchargement accusent une baisse de 20,5%. Qui plus est, le comportement des consommateurs sur certains des marchés mondiaux surprend, comme c’est le cas en Amérique du Sud où « on a enregistré le plus fort taux de croissance à l’échelle mondiale pour la huitième année consécutive, en grande partie grâce à une progression de 48,9% des revenus du streaming qui a permis de compenser une baisse de 41,5% du chiffre d’affaires physique » précise l’IPFI.

Mais attention à ne pas annoncer trop tôt la mort de la radio traditionnelle laquelle demeure de par le monde et on en surprendra plusieurs, le moyen privilégié d’écouter de la musique et de la repérer selon la Fédération internationale de l’industrie phonographique. Soulignons que parmi les grands consommateurs de musique, seuls ceux du Japon et la Corée du Sud semblent bouder la radio traditionnelle, laquelle remporte encore la part du lion ailleurs sur la planète où l’Internet n’est pas encore roi ou reine!

Il faut préciser que ce rapport de l’IFPI est basé sur une étude menée auprès d’internautes âgés majoritairement de 16 à 64 ans, sur les 13 principaux marchés de la musique enregistrée dans le monde que sont les États-Unis, le Canada, la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, la Suède, l’Australie, le Japon, la Corée du Sud, le Brésil et le Mexique.  « Ces territoires représentent 85% du chiffre d’affaires mondial de la musique enregistrée et comptent un taux de pénétration de l’Internet de près de 90%, sauf au Brésil et au Mexique » (IPFI, p.11).

Le modèle économique, clé du succès

Le modèle économique et la relation entre fournisseurs, labels et artistes est donc encore à parfaire. Spotify et Apple Music verseraient 70% de leurs recettes aux ayants droit; interprètes, producteurs, distributeurs, auteurs, compositeurs. Plusieurs pays ont annoncé la révision de leurs lois sur le droit d’auteur, comme aux États-Unis où la Chambre des représentants a voté la « Music Modernization Act » et qui pourrait voir doubler, à terme, les redevances versées aux artistes. En Europe, on réclame de YouTube, filiale de Google, une meilleure distribution des redevances, la plateforme qui serait l’une des plus chiches du secteur, en fait, qui verserait vingt fois moins de redevances en moyenne.

Mais comment baliser l’industrie de la musique en continu pour le futur? Faudra-t-il sous peu offrir aux consommateurs un accès illimité à des téléversements légaux lesquels seraient inclus dans notre abonnement payant? C’est ce que semble indiquer Jonathan Dworkin, VP Senior du département Digital Strategy and Business Development d’Universal Music, en parlant de l’importance des abonnements payants : « À mesure que le marché du streaming évolue, nous devons travailler avec nos partenaires des services musicaux pour définir efficacement la typologie des consommateurs et faire en sorte de leur proposer des offres différenciées, susceptibles de convaincre aussi bien ceux qui n’ont pas encore adopté l’abonnement, que ceux disposés à dépenser davantage pour des services plus complets[3]. » IPFI

Une chose semble évidente, nous sommes bien loin d’être arrivés au bout des transformations qui nous attendent.

[1]             Apple Music on Track to Overtake Spotify in U.S. Subcribers, Wall Street Journal, Feb. 5, 2018.
[2]             Le Global Music Report 2018, Fédération internationale de l’industrie phonographique, Royaume-Uni, 34p.
[3]             Global Music Report 2018, Fédération internationale de l’industrie phonographique, Royaume-Uni, p.14